22.11.2006
Saint-Gilles : Vadrouille #4
Une camionnette vend des gaufres. Elle brait d’un essoufflement plus piteux qu’un âne à l’agonie. On peut, parce que l’on désire le bon côté, voir surtout ce qui compose la vie. On n’est plus pyromane. Ce qui n’empêche pas de constater que l’on tape de haut toujours du même côté, le nôtre. On reste précaire. Deux cerisiers jouent au flipper. Ils se renvoient un type très soul qui s’exécute de part en part, au ralenti, comme une ballerine aux trop grands pieds. Les rangées de lampadaires diffusent des lueurs orangées. Ce sont des soucoupes volantes en double forme de cône tronqué. Une blonde s’enfuit sur ses talons, ses fesses serrées dans de la soie fine, un taxi vert tapine. Des carpes albinos japonaises bordées de rayures rouges et noires observent dans une vitrine un aquarium rond en plastic rempli d’une racine moulée dans d’obscures résines. Le Certificat d’Excellence 2006 est en bonne place dans la devanture du croque-mort. No stress, vous êtes en de bonnes mains. Une macrale et deux jolis fantômes en délicate suspension au-dessus de quatre citrouilles hilares et de quelques crânes lisses ont cessé de vouloir effrayer les passants, ils observent. L’humide gravité des parfums de l’automne porte des hirondelles. Une méchante chape de nuées blanches annihile tout espoir de ciel. Mais, en chaque instant, ô joie, du rythme d’une voix le rap renaît. Dj Rodriguez, capuche et démarche scandée, se répète une phrase syncopée. Ses paumes appuient les voyelles. Grill Mobiel dit un écriteau neuf.
Un vieux couple se dispute : pour Celestina, les perruches acclimatées dans le parc de Forest viennent manger les miettes de nos moineaux. Ulysse n’est pas de son avis. Le ciel hésite tout de même à nous tomber sur la tête. Une photographe médite jambes croisées sur une pelouse où trois enfants-fleurs jonglent en dessinant l’air. Bernard et Bert se relancent au freesbee.
Excepté.
Uitgezondert.
Rappel.
Herhaling.
Sens unique.
Interdiction.
Une manière d’envisager la vie.
Donc, on peut contempler l’automne, ses teintes augustes, ses rouges, on peut dire presque tout, on se baladerait : Quelle chaleur cette année ! Un automne comme je ne m’en rappelle pas. C’est vrai. On peut tout dire sur un quartier. On va, on vit, on raconte ce que l’on voit. Je m’en inspire.
On devrait pouvoir tout traverser.
Les dictons le laissent penser.
Tout se peut sur le dos des mots.
Mais, dites-moi, quel enchantement remontera le temps dans l’esprit de le détourner pour en effacer l’instant où, dans ce quartier, mon amie D. s’est faite enlever, couteau sur la gorge, avant d’être violée ? Alors, que reste-t-il ? Que reste-t-il de nos flâneries jusqu’à pas d’heure ? Où fleurissent les fresques qui nous enchantaient ? Je demande l’ablation. Je requière l'amputation du quartier. Je demande l’ablation du parvis, des arbres, des terrasses, des bonnes sœurs en sandales, du commissariat, à coup de bouteilles brisées je les ai vus se battre la nuit. J’exige la justice pour nous, auprès de vous, nos juges, soyez justes. Justice pour les délogés, les humiliées, les exclus, les affamées, les perdus, les abandonnées, justice pour nous tous, justice, justice et égalité. Économique. Je pense aux deux tours en bas, je pense aux cités ouvrières, aux immeubles sociaux, Combaz, Fort, aussi à Chauvière, à Besme, à la Ligue, à Volders, au Roi Gambrinus, à la Maison du peuple, à la Justice et à la paix. À toi, D.
Et à Hélène, Amy, Gianni, Sofia, Aziliz, Youssef, Ignacio, Benjamin, Amina, Nina, Lolita, Ambroise, Davide, Melina, Najib, Afif, Salomé, Odete, Mailys, Ahmad, Cloé, Farah, Yannis, Dounia, Gastao, Farida, Heitor, Duarte, Gregorio, Anaël, Argento, Larrissa, Fathy, Gonçalo, Désiré, Raphaël, Gabriel, Eva, Aboubacar, Adil, Louise, Océane, Margot, Abderahman, Josepha, Dimitriu, Angie, Zélia, Rosa, Alissa, Carla, Alba, Imane, Jacinto, Annelise, Bruna, Anatole, Julie, Abdelmalek, Narcisso, Lucie, Jéronimo, Ayoub, Bachir, Jeannette, Aziz, Demba, Idy, Gyrgy, Hai, Fael, Erno. Nos noms du monde et maintenant…
14:20 Ecrit par piotrevski dans Vadrouille | Commentaires (3)





Commentaires
Je n'ai rien à dire sur ce texte, à part que je suis trop émue , trop touchée , trop impliquée par la fin de ce texte....
Je ne sais pas si je pourrais revenir...
bien Piotr...
Ecrit par : azazel | 22.11.2006
Bon, ben, après discussion avec le comité de rédaction, le viol de serait pas le problème (sic), mais le cahier des charges faisait état du compte rendu d'une ballade dans un quartier spécifique, pas dnas toute la commune de Saint-Gilles, dixit la revue qui commande le texte. Mais... Bon... Cet appel à la justice, là à la fin... Tout de même... Et ces termes un peu pompeux, là, au début... le "ru gothique". Tout cela ne plaît pas. On trouve le texte un peu faible. Je résiste au désir de me justifier. Je ne rappelle pas que le mouvement ouvrier est né dans cette commune à la fin du dix-neuvième et que la fin du texte est aussi une allusion. Je ne dis pas non plus que le ton pompeux est un hommage au ton pompeux des pompeux qui pompent. Je n'ai pas à faire d'explication de texte. On sait lire ou pas. MAis, je défends le texte, c'est bien le moins. Du coup, on me demande finement si cela ne m'émasculera pas de placer le point final après "Que reste-t-il de nos flâneries jusqu’à pas d’heure ?" Je ne perds pas de temps à expliquer qu'il ne s'agit pas d'ego, ni d'émasculation, mais, au contraire, étant pour la première fois dans la position de ceux qu'adolescent je critiquais - ceux qui, ayant accès à une fenêtre médiatique, une miette de parole publique, ne l'utilisent qu'à débiter mièvreries et débilismes alors qu'il y a mieux et plus urgent à débattre (c'était mon point de vue d'ado)- je ne voulais pas être, vis-àvis de moi-même, cet adulte qui nie la force et l'espoir de l'enfant qu'il fut. J'avais donc écrit ce que j'avais à dire. Et vous pensez bien que, sachant où je mettais les pieds, je m'étais déjà "atrocement" auto-censuré (autocensure, la pire des censures, censure intégrée au sujet, censure intégrale). Au moins ai-je été honnête avec moi-même.
Ecrit par : pierre | 23.11.2006
j'ai été fortement ébranlée par tes derniers textes, et notamment par le dernier paragraphe de celui d' aujourd'hui, j'ai comme pris une porte en pleine gueule, il a réveillée mes balafres, et j'ai été fortement émue, ça ne m'a pas fait de mal, non, mais j'ai revécu certaines émotions, ta description du viol, ta façon d'aborder cette injustice des oubliés , des humiliés, des perdus pour la société...tout cà est déjà tellement inscrit de façon indélibile chez moi, je connais cà profondément dans mes tripes, dans la vie que j'ai eu, dans les vies de ceux que je n'ai pas oublié et que je cotoie encore, cette vie cette connaissance, ce mélange je ne le regrette pas car tout cela a fait ce que je suis....
tant qu'à ton écriture si forte, ciselée, à l'arrache, généreuse et "saine"...continue Pierre, elle est rare....
Ecrit par : sylvie | 23.11.2006
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