24.05.2007
Les dauphins ivres
Mes papiers sont en règle. Inscription, à deux mains, j’écris ton nom. Cinq semaines très très chiches. Pas de quoi payer quatre photos d’identité. Chaque étape laborieuse. J’obtiens enfin un premier rendez-vous avec une assistante. Je grimpe l’échelle sociale d’un échelon. Elle s’appelle Greta. Blonde, la trentaine glaciale. Je suis incapable de raconter mon histoire à Greta. Je suis autant qu’elle le témoin de phrases aberrantes, les miennes. J’observe son visage. Elle ne me croit pas. Si j’en avais encore, je perds mes ultimes moyens. Son regard, cette interrogation, elle danse sur sa chaise en rougissant. Elle pense que je la drague. Elle me veut. Greta, qui en voit de toutes les couleurs, qui assiste aux déboires de tous ces gens toute la journée, reste impressionnable. Et aussi mal à l’aise que moi. Elle ne comprend visiblement pas le détail. Je me tais. Je lui demande si elle parle l’anglais. Je ne pense pas à lui demander si elle parle le français. Vingt minutes que je me déchiffre comme une truite, il s’agit tout de même de se foutre à poil, de détailler les circonstances qui me poussent à devoir convaincre cette femme alarmée contre obtention de survie. Si elle parlait le français, je suppose qu’elle me l’aurait déjà fait savoir. Si, si, je parle français, dit Greta, ornée d’un accent rude d’ici. Une pro. Du coup, je m’emporte, je farfouille, je veux en remettre, elle va savoir… En vérité, elle ne me comprend que très au tiers. La fin de l’entrevue est un supplice. Elle toussote, quitte le bureau, revient pour des documents à dupliquer, ressort. Sans doute est-elle allée voir son chef. Moi, je savoure cette heure à voir défiler ma vie sous le regard couperet de Greta. Pathétique. Elle dit, car son français s’avère aussi mauvais que mon néerlandais, en flamand : un assistant social viendra chez vous dans quelques jours pour la visite à domicile. Ce ne sera pas moi. (Chouette, encore une visite !) J’insiste, l’urgence, ma situation... Greta dit dans quelques jours. L’implacabilité de l’univers, les yeux de Greta.
les dauphins ivres
12:55 Ecrit par piotrevski dans Dauphins ivres - extraits | Commentaires (1)





Commentaires
Certains ont des impudeurs mal placées, d'autres des pudeurs bien placées.
Certains s'enorgueillissent de donner, d'autres ont honte de prendre.
Certains s'abaissent quand ils distribuent, d'autres se grandissent quand ils refusent.
Certains sont l'Etat, d'autres sont des hommes.
La Terre tourne... Certains tournent avec elle, d'autres en contresens.
Tiens ça me donne envie de chanter.
Hem. C'est tiré de l'hymne d'un vieux téléfilm noir-américain d'une haute tenue philosophique.
J'y vais:
Il faut de tout pour faire un monde, tu sais, il faut de tout pour faire un monde..."
J'arrête là, inutile de me bisser.
Ecrit par : florian | 24.05.2007
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