06.12.2007

Les Dauphins Ivres - extrait

Fermer la radio, couper les yeux. Je me souviens, abasourdi à Mende, deux cents bornes au sud de Vichy, Service des Archives municipales, de la presse de 1936 à 42. L’école m’avait à peine dit le nazisme. Achever le programme, on connaît, on survole, c’était hier. J’avais vu des films comme tout le monde. On imagine des bottes et des chiens. Les livres. On m’avait expliqué les dictatures. J’y avais voyagé. Les plaines centrales à faire pleurer. On m’avait dit in situ l’Extermination et le Mur. J’avais vu le Mur, je l’avais traversé. Je n’avais pas lu la prose des collabos, ni fouillé les archives, les commentaires et les ordonnances, les dossiers, calculs des coûts globaux, listes ahurissantes, quantités de boutons, prix du papier, censure du courrier, refus d’humanité, cruauté simplette, routinière, laine, la production des internées. Espagnoles, allemandes, françaises, des indésirables. Le quotidien catholique “La Croix de Lozère” les désignaient femmes de mauvaises vertus, l’administration aussi. Parmi elles des talents, écrire, dessiner, témoigner du quotidien. Nom. État civil. Origine. Occupation. Photo. Signature. Pas imaginé si minable et quotidienne apologie de chasses à l’homme, femmes et enfants. Arrestations, enfermements, captures, famines, humiliations, disparitions, exécutions, régularisations, indésirabilité, anticonformité, viols. Réfugiées résistantes et leurs enfants, Ravensbruck. Qui s’interposera ? Pas les pères du monastère. On collabore. Peine à croire qu’on eût pu suivre. Le troupeau suivit les détails de l’abattage.

Rencontre des voisins du camp de concentration de Rieucros, Mende, vallée accueillante. Bois de jeunes chênes rouges, ru, vaches, moutons, enfants d’époque, soixante-seize ans, ils n’évoquent pas le fond. Cette gêne. Mais, les souvenirs rejaillissent, ils sont comme cela les souvenirs, enjoués même : mon père déposait le lait devant le portail du camp, ah oui, dit la dame devant le monument aux déportés à quelques pas du portail, sur ce sol qui fut un camp. Je me souviens, cette Allemande, elle faisait de bons massages. Comment s’appelait-elle. On donnait du pain et de la confiture. Ah ! Je ne me souviens plus. Les prisonnières fabriquaient des boutons. Des brassières, des sabots. Elles vendaient en ville. Les chemisiers Vichy… Le mercier gagnait bien. Elles avaient leur réputation. On en était tous fiers des boutons de Mende.

INDÉSIRABLE — adj. et n. — 1801, répandu 1911. 1. Se dit des personnes qu’on ne désire pas accueillir dans un pays. Étrangers indésirables. — N. Expulsions d’indésirables. 2. Dont on ne veut pas dans une communauté, un groupe. Il se sent indésirable parmi les siens (cf. De trop). Par ext. Présence indésirable. — subst. Traiter en indésirable. -> intrus (cf. Personna non grata).

PARIA — n. m. — 1655 ; pareaz plur. 1575 ; mot portugais, tamoul parayan “joueur de tambour”. En Inde, individu hors caste, au plus bas degré de l’échelle sociale, et dont le contact est considéré comme une souillure. -> Intouchable. (1821) fig. Personne mise au ban d’une société, d’un groupe. -> Exclu. Traiter quelqu’un comme en vrai paria. Vivre en paria, repoussé de tous. (in Le nouveau Petit Robert)

Donc, fin de l’année scolaire, on se grouille plus le temps. On passe en revue, on fraude le vingtième siècle. Je me souviens de ma requête. Comment ? Les camps, l’extermination ? La presse régionale de Mende m’a éclairé. Tectonique des angoisses, souplesse cadavérique, malveillances et refoulements, acharnements et défoulements, hystérie collective. Silences. Des réfugiées, des illégaux, des indésirables, des sans-papiers. Point barre. On arrive tout juste à les nommer. Ces anarchistes ! ne peuvent tout de même pas errer dans nos départements. Les autorités les rassemblent. Décident de ce qu’on en fera. Des camps. La caricature hallucinante, dans la presse, des réfugiés de guerre empirera. Des mots de plus en plus durs. Paysans, notables, préfets, maires, curés, peuple épanoui par les conquêtes faites sur lui-même, enfin servile, libre, brut, assimilé, à la juste équidistance du pire et de l’innommable. Dans les faits cela coule de source. Les mots colonisent et l’on endosse, suiveurs de cadavres en sursis, nos « centres fermés ».


extrait des "Dauphins ivres" aux Editions de la mesure du possible.

14:47 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, histoire

21.08.2007

Les Dauphins ivres

RTBF : Radio télévision belge d’expression française. RTB deviendra RTBF avec “F” comme “Fête”, décidèrent des spots de lumières glissantes, promotionnelles et hypocrites (F vaut pour francophone). Le début de la fédéralisation des mœurs. Le coup n’était pas assuré. On biaisait. J’étais gamin. VRT : Vlaamse radio televisie, radio télévision flamande. Ex-BRT, belge radio télévision. Deux institutions régionales qui cabotent. À moins qu’elles ne surfent sur la vague d’un populisme bon ton. Il faut assurer ses missions. À l’exception de quelques irréductibles, dans ces institutions, on calcule énormément et cela s’entend. Alors donc naquirent les nouvelles chaînes de la Communauté française de Belgique. Heureux prisonniers, mes bons vœux d’enfermement.

Ce qu’on manque de faire : détailler les contextes, débroussailler, valoriser, déployer des espaces de liberté, arroser de flâneries poétiques. S’il y a des voix privilégiées qu’on entend en boucle, toutes les autres sont tues, monticules chronométrés : trente, vingt, dix, cinq secondes.

Belgique, pays au secret ?

Entendu : la France planche sur ce que ses dirigeants appellent un projet : ficher génétiquement les entrants.

Lu : les Pays-bas pleurent Pim le fasciste assassiné. Seul mort à ma connaissance à être gratifié de votes à des élections nationales. Les morts peuvent voter mais, juris prudens, à présent ils peuvent être élus.

Entendu : l’administration états-unienne exige des compagnies d’aviation qui desservent son territoire qu’elles fournissent des listes de passagers en détail. Trente-quatre détails : santé, adresses, numéros, dates diverses, menus… En vol, pas de porc, mangez du coin-coin !

Entendu : un représentant du peuple assure que les systèmes de reconnaissance corporelle sont une avancée vers la Liberté. Par exemple, pour accéder à la statue de la Sécurité.

Entendu : la libérale Europe qui délivre plus facilement des laissez-passer aux choses qu’aux gens veut son armée. Elle se persuade, c’est de n'en pas avoir eu qui lui a fait manquer ses derniers rendez-vous avec l’Histoire.

Lu : magnanimité des démocrates défendant les libertés des ennemis des libertés.

Si on ne s’arme pas encore, on va s’armer. Habitués sinon à la Guerre Sainte, on l’est à son idée et à celle que l'on gagne des marchés par la guerre. L’air est pustuleux. Terroriser les terroristes qui terrorisent les terrorisés terrorisants. Y a-t-il eu génocide ? L’extermination mètre étalon. Ne pas oublier qu’on est enfants du pire. On sait ce qu’engendre l’extrême administration.

On entend dire allochtones et autochtones, c’est dans le journal, c’est officiel, comme aux Pays-Bas. Il n’y a qu’à voir, ils disent ça, ils disent allochtonen et autochtonen. Où est le problème ?
 
pierre duys, les dauphins ivres, 2006

14:15 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : littérature, belgique, anvers, politique, extrémismes

Les Dauphins ivres

Ici, quand on a des papiers et qu’on est visiblement ce que les allochtones appellent un flamand, c’est à dire un belge, donc un blanc, les clients se demandent tout de même un peu si on n’est pas tout simplement un flic. On communique d’un bord à l’autre des continents, on gomme les océans. Un couple russe tient une conférence virtuelle.

Un barbu entre. Sous le bras, des calligraphies de sourates encadrées sous verre. Les patrons palabrent. Leurs gestes disent non, non et non. Le barbu invoque Allah, il lève les bras vers le Très Haut. Je ne comprends pas ce qu’ils se disent mais ils n’en veulent pas. Le barbu, bredouille, s’en retourne.

Les internautes consultent des images de guerre. Certaines font fureur : clips de rappeuses américaines et otages égorgés, comme si d’en avoir vu faisait de toi un homme.
La guerre, au quotidien, on la commente en temps réel. On vient à plusieurs, on sait les bonnes adresses, on passe après les cours, on chatte, on se mitonne de légères érections.

Une panthère noire hippie clouée au comptoir se tortille. Survenue il y a six mois du Sénégal, elle rallume la savane soucieuse. Les clients rappliquent et la croisent et n’en croient pas leurs yeux. Il y a ceux qui osent un coup d’œil clandestin et les autres pour qui les torticolis guettent. Elle savoure, la panthère noire, ses interminables jambes montées sur pilotis. Elle ronronne derrière les verres fumés de ses lunettes rouges et insondables. Lèvres clignotantes sous langue de rosée, ses ongles rouges griffent le bois rouge du comptoir rouge. Elle parle rouge, elle rit rouge, la peinture se fissure, ses talons alpestres piétinent ma peau rosissante. Elle drague à mort la mine épanouie du patron.

Celui-ci ne dit ni non, ni oui non plus. Ils ont faim. Elle propose d’aller acheter une frite, un sandwich, une mitraillette ? Elle gagne du terrain. Une semaine passe. Ils palabrent encore. On les sent plus intimes, mais sans plus. La féline ne rit plus, elle rugit. La rue bondit. Elle se voit déjà à la caisse. Elle veut garder la boutique. Elle négocie des sous-entendus sardanapalesques avec dans les yeux des dollars. Le jeune homme, en toutes circonstances, reste souriant, il ne craque pas. Certes, il vit de douloureux pics de pression. Atteint au plus profond de sa tolérance physiologique, il se lève et sautille autour d’elle au ralenti. Moi, je le vois bien, quand il sautille, c’est un pinson. Elle aussi le voit. C’est pour cette raison qu’elle est encore là. La vie n’est-elle pas adorable ?

Un pas de côté, des rencontres en devenir, l’enfant veut un tour sur mon grand vélo.
 

13:55 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, belgique, anvers

24.05.2007

Les dauphins ivres

Mes papiers sont en règle. Inscription, à deux mains, j’écris ton nom. Cinq semaines très très chiches. Pas de quoi payer quatre photos d’identité. Chaque étape laborieuse. J’obtiens enfin un premier rendez-vous avec une assistante. Je grimpe l’échelle sociale d’un échelon. Elle s’appelle Greta. Blonde, la trentaine glaciale. Je suis incapable de raconter mon histoire à Greta. Je suis autant qu’elle le témoin de phrases aberrantes, les miennes. J’observe son visage. Elle ne me croit pas. Si j’en avais encore, je perds mes ultimes moyens. Son regard, cette interrogation, elle danse sur sa chaise en rougissant. Elle pense que je la drague. Elle me veut. Greta, qui en voit de toutes les couleurs, qui assiste aux déboires de tous ces gens toute la journée, reste impressionnable. Et aussi mal à l’aise que moi. Elle ne comprend visiblement pas le détail. Je me tais. Je lui demande si elle parle l’anglais. Je ne pense pas à lui demander si elle parle le français. Vingt minutes que je me déchiffre comme une truite, il s’agit tout de même de se foutre à poil, de détailler les circonstances qui me poussent à devoir convaincre cette femme alarmée contre obtention de survie. Si elle parlait le français, je suppose qu’elle me l’aurait déjà fait savoir. Si, si, je parle français, dit Greta, ornée d’un accent rude d’ici. Une pro. Du coup, je m’emporte, je farfouille, je veux en remettre, elle va savoir… En vérité, elle ne me comprend que très au tiers. La fin de l’entrevue est un supplice. Elle toussote, quitte le bureau, revient pour des documents à dupliquer, ressort. Sans doute est-elle allée voir son chef. Moi, je savoure cette heure à voir défiler ma vie sous le regard couperet de Greta. Pathétique. Elle dit, car son français s’avère aussi mauvais que mon néerlandais, en flamand : un assistant social viendra chez vous dans quelques jours pour la visite à domicile. Ce ne sera pas moi. (Chouette, encore une visite !) J’insiste, l’urgence, ma situation... Greta dit dans quelques jours. L’implacabilité de l’univers, les yeux de Greta.



les dauphins ivres

12:55 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : poésie, politique, poséie politique, société, belgique, anvers

14.05.2007

Les dauphins ivres

Vos papiers ! Vous êtes Belge ? Oui, mais j’ai faim, dans deux jours je serai à la rue, je crois le propriétaire lorsqu’il affirme qu’il expulsera mes affaires.

La madame te dit d’attendre. Elle n’y peut rien, c’est normal, où sont tes papiers en règle ?

On les appelle des sans-papiers, ils sillonnent les allées mourantes à la fin du marché, en face du Théâtre municipal, le samedi matin. Tu trouveras peut-être de quoi subsister. Fruits et légumes, rebuts maraîchers, concurrence des mouettes et leur infecte habitude de s’agglutiner à la nourriture.

Le soleil aiguillonne des nuages. Tes pas écrasent la pluie. Tu évites la vitrine de la boulangerie. En très très gros plan : le dernier paquet de spaghetti dans ton placard vide. Ne pas l’ouvrir. Pas déjà. Pas maintenant.

Frigo débranché depuis des semaines. Cette maison te nie. Tu rejoins la pièce minuscule de laquelle tu n’es pas sorti depuis un an. Tu as renoncé à chercher du travail. On n’a besoin de toi nulle part. Le désert. Tes envies évaporées depuis belle lurette. Tu y songes devant l’air moqueur des tours de la centrale de police. Absolument trouver la force d’entreprendre les démarches adéquates, il faut se confronter, c’est l’occasion de témoigner, cette résistance te pousse en avant.

Jeunes femmes charmantes. Au VDAB, c’est l’office pour l’emploi, on t’inscrit comme demandeur d’emploi.

— On va faire un petit entretien et un petit test de langue, dit Zora.
— Mais si, vous parlez très bien, oppose-t-elle à mes doutes, je comprends tout ce que vous me dites, alors... Dans quelle langue parlons-nous à votre avis ? Il faut avoir un tout petit peu confiance en soi pour retrouver du travail. Combien vous mettez-vous, sur cinq, en néerlandais ?
— Trois ?
— Ah non monsieur, moi je vous mets un grand cinq ! (Elle note un grand cinq.) Bon, que faites-vous, que savez-vous faire, je veux dire dans la vie, votre métier, on va remplir une fiche, vous allez me dire vos compétences, on va vous inscrire et dès lors vous pourrez vous inscrire à l’OCMW. Vous êtes inscrit à la Commune ? Non ?! Mais, vous devez vous inscrire à la Commune, d’abord, pour vous inscrire ici !
Ces inscriptions me filent mal au crâne.
— La Commune dit de commencer ici.
— Pardon ? Et la mutuelle, avez-vous une assurance mutuelle ? Vous n’en avez jamais eu. Alors ça ! J’aimerais pas être à votre place. Cela va vous coûter cher. Vous cotisez un peu tard tout de même. À votre âge, des gens contribuent depuis longtemps.

J’abrège, je salue, je sauve ma peau et ma santé mentale.




pierre duys

07:35 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature, édition, société, politique

05.05.2007

Un homme pléthorique mange énormément


Celui-ci ne pullule pas
Il se nourrit de sang
d'humeurs et de tendons
surabondance, mais d'être
un esthète, vous dis-je

normal, il m'aime
je le lustre

Les sensibilités effleurent
Le secret de la distillation

Jouir humblement du mystère
A ciel ouvert, rencontre d'un frère
là, où l'on ne s'y attendait pas


medium_pict_plaithore_dauphin_blog.jpg


Plaiethore décrit son sentiment à la lecture de mes petits bouquins. Qu'il soit remercié jusques aux tréfonds des univers. On dirait qu'ils furent écrits pour lui. Comme s'il me réapprenait la rosée, le pollen, les pistils arrogants de mes phrases émaciées.

Et, parce qu'il est meilleur critique que je ne le suis, et poète plus érudit, en cliquant sur l'image, on le lit, mon plaisir d'Onan donnant, parcourant le blogue à Plaiethore, puis on la lira, si on ne la connaissait déjà, ce qui ne m'étonnerait pas, son élégance, sa poésie.

15:00 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature

04.05.2007

Les dauphins ivres

Tu te retrouves en déséquilibre, ta vie vacille, tu vas tout droit sous les ponts. Même si tu es d’ici, même si tu as la nationalité, tu en es arrivé à ce point et plus rien ne te permet de faire autrement que d’assumer la requête d’un droit, l’aide sociale. Et tu sens bien qu’on va te le reprocher. D’en être arrivé là. Tu es d’ores et déjà suspect. On ne tombe pas impunément.

Tu as fui ton pays, tu ne connais personne ici ou tu es d’ici mais personne ne peut ou ne veut plus t’aider, tu t’es laissé partir ou tu as fait ton possible ou un parcours confus s’est déroulé devant toi sans que tu ne puisses dire comment ni pourquoi, tu as tout perdu, tu as des mômes, tu ne peux plus les nourrir.

Tu as été abandonnée, maltraitée, tu ne sors plus de chez toi. Tes parents en ont assez ou tu n’as plus de parents ou ils sont loin, tu es ici pour les aider. Autant de circonstances toujours limites que d’individus. Des histoires que les autres ne veulent pas entendre. Pour cette bonne raison on les assemble sous un générique, la précarité. Boîte laconique dans l’esprit des gens, qui se propage en se nourrissant de divagations. Ne cherche surtout pas à te faire comprendre, on se chargera de bien te faire comprendre.

Des semaines que tu rechignes à y aller. Tu évalues les modalités. Tu n’es pas de ce monde mais tu pressens juste. Personne n’est de ce monde sinon les fonctionnaires qui te reçoivent. Tu dois y aller parce que la rue t’attend. Tu ne dors plus. Tu n’as plus de crédit. Si on t’appelle, tu dis que tout va de toute façon très bien. Tu te marres parce que tu sais qu’aimer c’est quand on n’a pas peur. Tu es en route pour t’inscrire au Centre Public d’Aide Sociale, CPAS, OCMW en néerlandais. Bien sûr, tu espères un peu. Il te manquera quelque chose, tu penses à un document, c’est pratiquement certain, tu te demandes lequel. Ce ne sera pas si facile.

Le bureau d’aide sociale de ton quartier se trouve au rez-de-chaussée d’un immeuble social que bordent des pelouses sociales au pied d’une voie ferrée asociale et surélevée. Tu actionnes la poignée de la double porte, une salle d’attente prolonge un couloir blanc, des pictogrammes colorés rythment les entrées au cas par cas. Une famille joue au hochet pour apaiser un petit qui braille. Un grunge blond très pâle feuillette une revue de motocyclettes. Les fauteuils au carré sont arrimés au sol devant la réception double vitrée. Au cas où quelqu’un voudrait se battre ? La végétation est punie dans deux pots bruns. Une pancarte invite à se présenter. La radio débite des airs syncopés. Des voix enjouées annoncent des catastrophes.

Tu sonnes, trois bonnes dames se marrent, l’une hausse la voix du journaliste, un jingle ordonne aux tympans d’écouter, tu attends. Tu esquisses un signe. Tu claques la vitre avec tes clés. On te fait savoir qu’on a compris et qu’on arrive. La radio annonce un accident mortel dans ce fameux tunnel au nom impraticable. Ambiance banquise exposant huit. La mine contrite se relève, glissant froidement la vitre, elle te sourit et te demande ce que tu veux. Sans blague ? Tu bredouilles, l’émotion, il fallait t’y attendre. On est là pour quoi, ici, à son avis, d’habitude ? Tu te vautres en ébauchant ton histoire. On t’écoute un peu puis on te demande des papiers. Tu ne comprends pas de quoi il s’agit. Oui, le VDAB, il faut être inscrit au VDAB pour obtenir un rendez-vous ici. Tu tentes de relier cet acronyme à quelque chose de connu, tu redemandes, tu ne recomprends pas, on te redonne une adresse et un horaire. Tu rempoches ton identité en dépassant la salle d’attente, on te rappelle : Êtes-vous inscrit à la Commune ? Non ! Ah mais, avant toute chose il faut y être inscrit. La Commune est à flanc de commissariat.





pierre duys

11:55 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : poésie, politique, société

27.02.2007

dans mes bras...

Salut Pierre!
J'ai rencontré Andréa au Montmartre qui m'a parlé des dauphins ivres
et j'ai trouvé le bouquin à la librairie du quartier (cool...).
Je viens de le finir et je te remercie pour ces moments de poésie et
de réflexion. J'ai surtout apprécié ton exemplaire et généreuse
curiosité naïve qui te permets de mettre l'absurde des comportements
fachos bien en avant. La lecture de ton livre me donne de l'énergie
pour être moins complaisant. Faire des chansons plus engagées. Les
chanter. Ne pas fermer ma gueule. Ne pas fermer sa gueule, c'est peut-
être ce qui m'a le plus marqué. La curiosité aussi, ne pas la
laisser s'éteindre, ne pas devenir trop con...

21:45 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note

25.01.2007

Librairie Brillat Savarin, Bruxelles

medium_dauphins_brillat_blog_1.jpg

medium_dauphins_brillat_blog_2.jpg

15:42 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poèmes, littérature, écriture

02.01.2007

les dauphins ivres - extrait

Les Flamands tracent vers les voies. Les boutiques d’or et de diamants ne sont pas des palaces. Chacun le même espace imbriqué dans la gare. C’est le tourisme de l’or. On sort du train, on lèche Pelikaanstraat et on revient. La rue la plus gardée au monde, dit-on. Un hold-up du siècle chaque décennie. Nous avons eu droit à un hold-up du siècle il y a quelques mois. Cloisons, caméras. Galeries, tunnels : ce chantier gigantesque à étages, les voies adéquates pour recevoir le TGV. Les galeries souterraines sont prisées par les raveurs.


In Les dauphins ivres

07:20 Publié dans Dauphins ivres - extraits | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : poésie, littérature, ecriture, edition, livres, politique

Toutes les notes