29.08.2007

Le marxisme et l'Occident vus par un chef indien

TOUJOURS LA MEME RENGAINE
onzième et dernière partie

lire depuis le début

Par Russel Means

En termes marxistes, je suppose que je suis un «nationaliste culturel». En premier lieu, je travaille avec mon peuple, le peuple traditionnel lakota, parce que nous avons une vision du monde commune et que nous partageons le même combat immédiat. Au-delà, je travaille avec les autres peuples traditionnels amérindiens, à nouveau à cause de notre communauté dans la vision du monde et dans la forme de la lutte. Au delà, je travaille avec quiconque a une expérience de l'oppression coloniale occidentale et qui résiste à l'Occident dans sa totalité culturelle et industrielle. Évidemment, cela inclut de « purs Européens » qui luttent pour résister aux normes dominantes de la culture occidentale: les Irlandais et les Basques me viennent immédiatement à l'esprit, mais il y en a beaucoup d'autres. Je travaille en premier lieu avec mon propre peuple, avec ma propre communauté. Les autres peuples qui ont des projets non occidentalisés doivent faire de même. Je ne me proclame pas capable d'assumer effectivement les combats de la communauté noire à Walls ou à Newark. Et je n'attends pas d'un militant de ces communautés noires qu'il soit particulièrement efficace dans les luttes quotidiennes du peuple lakota. Chaque communauté peut et doit construire sur la base de sa propre identité culturelle. C'est notre force et la source de notre vision du monde, une vision qui nous pousse à résister à l'industrialisation issue de la culture occidentale. C'est celle vision du monde qui nous autorise à nous rassembler, à nous allier à d'autres, à mettre en commun nos forces et nos ressources pour résister à la culture mortifère occidentale, tout en gardant nos propres identités d'êtres humains.

Je crois au slogan «Faisons confiance à nos frères », quoique j'aimerais ajouter les soeurs dans la balance. J'ai confiance dans la vision du monde fondée sur la communauté et les cultures de tous les groupes ethniques, les nations qui spontanément résistent à l'industrialisation et à l'extinction de l'humanité. Évidemment, des individus « blancs» peuvent partager cela avec nous, à condition qu'ils aient atteint la connaissance que la continuation des impératifs industriels de l'Occident n'est pas une vue de l'esprit, mais un suicide pour l'cspèce humaine. Le blanc est une des couleurs sacrées du peuple lakota : rouge, jaune, blanc et noir. Les quatre points cardinaux. Les quatre saisons. Les quatre périodes de la vie et de l'âge. Les quatre races de l'humanité. Mélangez du rouge, du jaune, du blanc et du noir, ensemble et vous obtenez du brun, la couleur de la cinquième race. Cela est dans l'ordre naturel des choses. C'est pourquoi il me semble naturel que toutes les races travaillent ensemble, chacune conservant ses propres significations, identité et message.

Mais les « Européens» ont une conduite particulière. Dès que je commence à critiquer l'Europe (ou l'Occident) et son impact sur les autres cultures, ils sont sur la défensive. Ils commencent à se défendre eux-mêmes. Mais je ne suis pas en train de les accuser individuellement. J'attaque l'Oceident. En personnalisant mes observations sur l'Occident, ils personnalisent la culture occidentale, en s'y identiGant eux-mêmes, et en se défendant de la sorte, ils ne font Gnalement que défendre cette culture mortifère. C'est une confusion qui doit être dépassée et vite. Aucun d'entre nous n'a d'énergie à perdre dans de tels faux combats.

Les Européens ont une vision plus positive à offrir à l'humanité que la culture occidentale, je le crois. Mais pour se réapproprier cette vision du monde, il kur est nécessaire de s'extraire pour un temps de la culture occidentale - du côté du reste de l'humanité _ pour regarder l'Occident pour ce qu'il est et ce qu'il fait. Se rattacher au capitalisme, au marxisme et autres « ismes » équivaut simplement à rester dans le cadre de la culturc occidentale. On n'échappe pas à ce fait fondamental! Comme tout fait, cela correspond à un choix. Comprenez que le choix est fondé sur le mode de pensée et non sur la race. Comprencz que choisir la culture occidentale et l'industrialisme équivaut à choisir d'être mon enncmi. Ce choix est le vôtre, ce n'est pas le mien.

Cela me ramène à ceux des Amérindiens qui dérivent dans cs univcrsités, les taudis des villes et autres institutions occidentales. Si vous y êtes pour apprendre à résister à l'oppresseur en accord avec vos voies traditionnelles, alors restez-y! le ne sais pas comment vous vous débrouillez pour combiner les deux facteurs, mais vous réussirez peut-être. Mais n'oubliez pas votre perception de la réalité. Faites attention à ne pas commencer à penser que c monde blanc offre aujourd'hui des solutions aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Faites attention aussi à ce que cs mots employés par cs peuples autochtones ne soient pas tournés à l'avantage de nos ennemis. L'Occident a inventé la pratique de retourner le sens des mots. Vous devriez seulement considérer cs traités établis entre les peuples amérindiens et les différents gouvernements européens, ou d'origine européenne pour savoir ee qu'est la vérité des faits. Tirez votre force de votre identité.

Le renversement des mots va bon train aujourd'hui, cela ne s'est jamais arrêté. C'est pourquoi lorsque j'ai pris la paroc à Genève, en Suisse, au sujet de la colonisation des peuples autochtones dans cette partie de l'Amérique de l'hémisphère Nord, j'ai été faussement présenté comme un « gauchiste» par certains militants blancs. C'est pourquoi certains idiots sont crus par quelques têtes vides lorsqu'ils désignent les militants indiens comme « marxistes-léninistes ». C'est pourquoi certains groupes de la gauche « blanche » croient qu'ils partagent nos valeurs tout en rejetant en pratique ces mêmes valeurs à chaque tournant. Une culture qui confond constamment révolution avec continuation, qui confond science et religion, qui confond révolte et résistance, n'a rien d'utile à vous apprendre, n'a rien à vous offrir comme mode de vie. Il s'est passé du temps depuis que les Occidentaux ont perdu tout contact avec la réalité, si tant est qu'ils aient été un jour en contact avec elle. Soyez désolés pour eux si vous en ressentez le besoin, mais soyez à l'aise avec vous-mêmes en tant qu'Amérindien.

Bon, je suppose que je dois conclure. Je veux dire clairement qu'entraîner quiconque vers le marxisme est la dernière chose qui vienne à l'esprit. Le marxisme est étranger à ma culture tout comme le capitalisme et la chrétienté. En fait, je peux dire que je ne pense pas altirer quiconque vers quoi que ce soit. D'une certaine façon, j'ai essayé d'être un « leader » dans le sens où les médias occidentaux aiment à utiliser ce terme lorsque le Mouvement des Indiens d'Amérique - AIM _ était une jeune organisation. C'était la conséquence d'une confusion qui n'existe plus. Vous ne pouvez pas être tout pour qui que ce soit. Je ne souhaite pas être traité de celte façon par mes ennemis, je ne suis pas un « leader », je suis un patriote Lakota Oglala. C'est tout ce que je souhaite et ai besoin d'être. Et je suis très à l'aise avec ce que Je SUIS.

1980. Traduction: Daniel Guerrier

Note:
Russell Means, Lakota Oglala (les Indiens Lakota correspondent à la nation Siou, Siou étant le terme employé par leurs ennemis, et les Oglala en sont une des tribus), fut le cofondateur avec Dennis Banks du Mouvement des Indiens d'Amérique (AIM) en 1968. Depuis il a joué un rôle majeur dans des événements tels que l'occupation en 1972 par l'ATM du bâtiment du Bureau des affaires indiennes à Washington (De), l'occupation de Wounded Knee en 1973 et l'organisation en 1980 du Yellow Thunder Camp dans les Black Hills (South Dakota). Il est régulièrement un candidat à la présidence du gouvernement de la réserve Oglala de Pine Ridge dans le Sud-Dakota. Il a lu sa contribution comme discours d'ouverture le deuxième jour du Black Hills Survival Gathering à Rapid City (South Dakota) en 1980. Depuis la communication de Means a été publiée sous différents titres: _ sous le titre original utilisé ici, en septembre 1980, dans le Lakota Eyapaha (Pine Ridge - South Dakota) ; _ sous le titre « Le marxisme est une tradition européenne» dans l'édition 1980 de Akwasasne Notes (nation iroquoise mohawk - État de New York); _ sous le titre «Pour que le monde vive, l'Europe doit mourir» en décembre 1980 dans la revue Mother Jones; _ sous le titre original, et dans la version qui a donné lieu à la présente traduction, dans le livre !.I01xisme et autochtones américains édité en 1983 par Ward Churchill - South End Press, 302 Colombus AUC Boston MA 02116, p. 19-33 _, ouvrage collectif provoqué par le rassemblement Black Hills Survival à Rapid City en 1980 et comprenant les contributions des intervenants suivants: Russell Ivleans, Winona LaduKe, Vine Deloria Jr., Frank Black Elk, Elisabeth Lloyd, Bill Tab, Dora Lee Larson, Robert Sipe, the Revolutionary Communist Party, Phil Heiple et Ward Churchill (adresse coordinateur: Ward Churchill, Boulder, Colorado). Le parti communiste révolutionnaire (RCP) (marxiste-léniniste) a ouvert une polémique féroce à la suite de la communication de Russell Means. Son texte « A la recherche de la deuxième moisson» est paru dans son organe théorique RevolutionOl)' Worker et est inclus dans l'ouvrage cité ci-dessus «( La deuxième moisson» correspond à la pratique traditionnelle des peuples « primitifs» de rechercher à nouveau les céréales non digérées dans les déjections humaines pour compléter leur nourriture dans les périodes de famine - définition donnée par le RCP (sic !).

Note du traducteur: les termes Europe et Européens constamment employés par R. Means ont été souvent remplacés par Occident et Occidentaux de façon à rendre l'argumentation plus claire. Certes, en employant le mot « Européens» Y compris pour les Américains blancs, R. Means veut leur dénier le fait d'être américains au sens strict et montrer par là leur origine étrangère. Mais la culture occidentale ne peut plus être réduite aujourd'hui à la seule culture européenne. De même, R. Means emploie le terme « Caucasien» pour signifier blanc sur le plan génétique; nous Y avons préféré le terme Blanc et dans quelques cas « Aryen ». Les connotations de tous ces termes semblent très différentes pour R. Means, les Améridiens et le lecteur ici en France, d'où cette liberté prise par le traducteur.

in. La Revue du M.A.U.S.S.
(Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales)
1990

14.07.2007

Le marxisme et l'Occident vus par un chef indien

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Maintenant, à ce point de mon exposé, je dois peut-être éclaircir autre chose; chacun doit être clair sur les conséquences de ce que j'ai dit dans les dernières minutes. Mais la confusion est si répandue aujourd'hui pour que je veuille enfoncer le clou. Lorsque j'utilise le terme «européen» (ou « occidental»), je ne me réfère pas à une couleur de peau ou à une structure génétique particulière. Je me réfère à un mode de pensée, une vision du monde qui est un produit du développement de la culture occidentale. Les peuples ne sont pas génétiquement programmés à avoir cette vision du monde, ils l'ont lorsqu'ils sont devenus aculturés. Et c'en est vrai de la même manière pour les Amérindiens comme pour les tenants de n'importe quelle autre culture. Pour un Indien, c'est possible de partager les valeurs occidentales, la vision occidentale du monde. Nous avons un mot pour désigner ces gens, nous les appelons des « apples » (pommes) rouges à l'extérieur (par la génétique) et blancs à l'intérieur (par l'esprit). D'autres communautés ont des termes semblables: les Noirs ont leurs « ore os » (petits gâteaux noirs et blancs), les Latinos leurs « coconuts» (noix de coco), etc. Et, comme je l'ai dit en commençant celle intervention, il y a des exceptions à la norme occidentale: des gens qui sont blancs de peau, mais pas « blancs» intérieurement. Je ne suis pas sûr de pouvoir attribuer à ceux-là d'autres noms qu' « êtres humains ». Ce que je suis en train d'exposer ici n'est pas un point de vue racial, mais une proposition culturelle. Ceux qui, en fin de compte, défendent les réalités de la culture occidentale et son industrialisme, s'en font les avocats, sont mes ennemis. Ceux qui lui résistent, qui la combattent sont mes alliés, les alliés du peuple amérindien. Et je ne les condamne pas sur ce que peut être la couleur de leur peau. « Aryen » est le terme blanc pour la race blanche, j'y oppose le terme « européen » (ou « occidental ») en tant que mode de pensée et vision du monde. Les « Vietnamiens communistes » ne sont pas exactement ce que vous pouvez considérer comme de « purs Aryens », mais ils se conduisent comme des Occidentaux au niveau mental. Cela est vrai aussi pour les « Chinois communistes », les « Japonais capitalistes » ou les « Bantous catholiques » ou Peter Mc Dollar ici, en bas, à Navajo, ou Dickie Wilson à Pine Ridge. Ma position n'est pas raciale voire raciste, je ne m'attache qu'à la reconnaissance du mode de pensée qui est issu d'une culture donnée. in. La Revue du M.A.U.S.S. (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) 1990

23.04.2007

Les élections présidentielles en France ou le paradoxe de la culture

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Jenny Saville, (inspiré par Cendre)
Chers amis Français, je vous présente toutes mes condoléances. La pente est forte, la route est à son terme, la chute sera longue, aurait pu dire le marketeur de monsieur Vabre. La souffrance et les valeurs sentimentales, l'affect, substitués à la raison sociale, plombent la politique. Il suffisait d'entendre, hier, les discours des "vainqueurs du premier tour" des présidentielles. Maladie du désir. Maladie de l'allégresse, celle de la soumission. Exploitation de la libido des consommateurs. Désidentification des enfants, du peuple, des individus, vis-à-vis des parents, de l'autorité. Complexe d'Oedipe industrialisé. Absence de lucidité collective, négation de la pensée, interdiction de le faire dans la durée, votes pulsionnels, société des compulsions, les voir frénétiquement se jeter sur leur portable, toute affaires cessantes - fermez vos gueule et regardez-moi, je téléphone ! - durées rétrécies, cultures massivement dénuées de références, de fondements, corps valeurs marchandes, appuyez sur telle émotion, les sondages indiquent le reste, la peur, l'angoisse, la crainte, tout comme si tout se valait, tout comme si tout pouvait se dire, tout comme si tout, de toute façon, devait être dit et appliqué. Cette idée du marché que tout est bon, si cela s'achète et cela se vend. Les éléments des révolutions viennent toujours, historiquement, du centre. Ni de droite, ni de gauche. C'est le ventre qui milite. Le centre mou. Télécratie: dans l'immédiat, c'est à celui qui le dira en premier, le premier qui dégaine a gagné. Si l'on ne veut pas tomber dans des systèmes sociétaux où l'individu serait réduit à sa part utilitaire, il faut penser le politique en fonction de la culture, de la valeur des termes dont on use, de l'acuité des symboles, de leurs significations. Il faut cesser de flatter la bêtise des crétins sous prétexte de "faire peuple", il faut cesser de vouloir sauver la "masse", le monde, l'humanité, la société, ton voisin, l'univers, que sais-je encore, sous prétexte d'en extorquer deux sous, et cinquante centimes, sous prétexte d'en faire des vainqueurs. On entend encore cette idée qu'il faudrait s'élever, arriver quelque part, réussir... Mais quoi ? PLus c'est vague, mieux l'on manipule le consensus. Hier, en France, nous avons pu voir à quel point les oligarques prennent le peuple pour un troupeau de cochons. Les candidats, les deux seuls candidats qui tinrent des propos raisonnables, des propositions raisonnables, ont été éliminé, en faveur de vains populistes. Ceux-ci, dame Royale et sieur Sarkozy, se sont empressés de fondre leur discours d'investiture en une bouillie indéchiffrable teintée de sentimentalisme, de patriotisme, de compassion jésuitique, de rêve et d'autoritarsime. Absence absolue de respect, d'intelligence, de hauteur, de vision, de projet, de réalisme. On sait bien qu'ils en ont, des projets réalistes, mais c'est trop compliqué pour nous, bande de fions, on sait bien qu'ils parlent au peuple de cette façon parce qu'ils le prennent pour un con; ce peuple est un con, leur parler à hauteur de leur bêtise, se disent-ils. Je vous jure, ils veulent nous sauver ! Ces piètres bourgeois pensent encore qu'il faut sauver le peuple. Bouches bées, les bébés se gavent d'émotions bon marché pétrifiées dans la panade des mots sans fond. Réaliser les besoins immédiats, cet empressement à le faire, comme s'ils avaient quelque chose à se faire pardonner. Et, surtout, bien délimiter les camps, sans lancer le moindre débat, sans développer rien de la complexité de leur programme, des voies qu'on emprunterait pour y parvenir. Ils préfèrent assénner l'idée de deux camps, la droite et la gauche, facile à comprendre, très opposés, oh si, tellement opposés, qui s'affrontent désormais. Choisis ton camp, camarade ! Cette façon archaïque de gouverner. Hier soir, en France, ce fut honte et désolation mentale et émonstration de l'incompétence et du cynisme infinis, de l'appétit qu'engendre le pouvoir pour lui-même, emmailloté dans les plis soyeux d'une rédemption hypothétique caramélisée qui sauvera l'humanité, la France, d'une chute certaine. Honte sur la politique clanique, tribale, de classe et d'appareil, qui vous chia sur le coin du tarin ses plus belles crottes. Honte sur vous, honte sur eux, honte sur nous qui admirons la vanité des prétendants, honte sur la paresse ntellectuelle, honte sur celles et ceux qui délèguent la responsabilité de leur existence, de leurs choix. Pourquoi évoquer la honte ? Pourquoi blâmer les gens ? N'en ont-ils pas déjà plein les pattes ? Du jour où ceux-ci prendront le temps de cultiver leur intelligence du monde, du jour où ils se battront pour entrer dans les bibliothèques et dans les écoles supérieures plutôt que dans les discothèques et à la télévision, du jour où ils se responsabiliseront, s'autonomiseront, cesseront de se nourrir de la condescendance de leurs bourreaux, je cesserai de les prendre pour des crétins. N'ayant pas la vocation de sauveur, je ne pense pas que l'on sauve quiconque ne désirerait d'abord se sauver lui-même, c'est à dire se cultiver pour tenir tête à hauteur des attaques qui lui sont faites. Nos amis Français ne sont pas des victimes consentantes, nous tous périclitons d'inculture, glissant dans ces systèmes sectaires, autoritaires, communautaires, que les consortiums financiers vont s'empresser de cueillir comme des fruits mûrs en criant à la fin de l'Etat-nation, récoltes qu'ils feront d'autant plus avidement qu'ils les nourrissent depuis longtemps, rendues, à point, façonnées: productivité, rentabilité, absence de raison, d'éthique sociale. Les citoyens ont fait, hier, le choix du pire contre le pire. Un espoir ? Les oligarques, nés "sous" la télévision, "sous" le pouvoir de celle-ci, sont encore certains que les médias massifs sont les ultimes outils. Nous, nous savons le pouvoir des mots et celui des réseaux. Nous, nous savons que nous allons mener une révolution et nous savons qu'elle sera culturelle avant tout. --------------------------------------------------------------------------------- La politique n'est qu'une part infime de la vie: elle apparaît au sein du foyer, fleurissant sous formes diverses des lits de courants intimes qui traversent les êtres depuis des milliers de générations, chacune apportant de légères variantes teintées d'expériences personnelles qui s'incarneront, ou pas, dans les suivantes et les suivantes et les suivantes; puis, la politique s'affirme avec plus de force dans l'histoire de l'humanité, au fur et à mesure que le pouvoir se manifeste dans des institutions plus larges, aux niveaux régional, national et international, fruits du passage de l'ordre familial, clanique, national. Nous ne devrions pas nous laisser abuser par la politique ni par les institutions politiques. Seul le pouvoir et l'usage qu'on en fait sont essentiels. Mais, la vie ne se réduit pas au simple exercice du pouvoir et, du moins, peut-on espérer qu'avec le temps, le désir de puissance ira en s'amenuisant. Rien n'est moins sûr pourtant. Deux crises convergentes affectent l'homme contemporain: la première, et la plus évidente, concerne les rapports entre la population et l'environnement; la seconde, moins visible, mais tout aussi préoccupante , concerne l'homme et la relation qu'il entretient avec lui-même et avec ses prolongements constitués par ses institutions, ses idées, son entourage immédiat ou élargi à la communauté humaine, en un mot: la relation qu'il entretient avec la culture. Si ces deux crises ne sont pas abordées conjointement, aucune ne sera résolue. La technique seule ne peut apporter de solutions aux problèmes propres de l'homme et à ses éternels conflits et, inversement, la technique ne sera jamais appliquée de manière rationnelle aux problèmes de l'environnement tant que l'homme n'aura pas commencé par dépasser les limites que lui imposent ses institutions, ses philosophies, et ses cultures. L'avenir dépend de la faculté que l'homme aura de transcender les limites des cultures individuelles. Toutefois, pour y parvenir, il faudra qu'il reconnaisse et accepte le fait qu'une culture ne peut se traduire, et que la réduire à son aspect linguistique entraîne la méconnaissance de ses richesses, la réduction de ses intentions, l'aplatissement de sa complexité. De même, faire appel à l'altruisme est vain et, dans un certain sens, imprudent. Et nous verrons la prochaine fois, si vous ne vous chiez pas trop dans les oreilles entre-temps, pourquoi c'est imprudent, bande de fions sans cervelle.

19.03.2007

Je cherche

Je recherche dans mes caisses des notes des feuilles des cahiers sur lesquels je lâchais des coups de gueule, étant témoin, à peine moins de vingt ans (mon âge et l'écart), des prémisses de l'attaque sémantique de l'extrême droite néerlandophone, et de ses alliés européens. Une combinaison "d'affaires" (sic) toutes plus meurtrières et tragiques les unes que les autres, groupuscules identitaires flamands attaquant des villages bilingues administrés par des francophones, massacres jugés gratuits perpétrés par des "tueurs fous du Brabant", autrement appelés en néerlandais: "bande de Nivelle", puis il y aura les meurtres d'enfants, la corruption de "serviteurs de l'Etat", l'assassinat d'un ministre, la mafia sicilienne, la bande à dutroux, les... cette compassion hypocrite, ce premier ministre trop gras qui courait dans la rue pour sauver ses fesses, les interviews, la "marche blanche", éteindre le feu. On parlait de révolution. Tout ceci occuperait l'attention des belges, la tyrannie de la réalité, durant plus de dix ans. Une base mimétique assassine suffisante pour permettre de développer cette langue morte, faite de violence et d'autorité liminaire, obligeant chacun à nous situer entre des pôles radicalement haineux, et d'autres plus flasques, qui eurent paru indécents en d'autres temps. Et on parlait de plus en plus d'immigrations, d'intégrations, de flux, de pauvreté naissante, de chômage, et on se posait déjà la question du sens de ces mots. Sauf qu'ils étaient neufs dans notre paysage sémantique. Il y aurait la Roumanie, la volonté du dictateur de créer ce qui fut appelé "l'homme nouveau", de raser des villages, déporter la population dans des "villes nouvelles", dans des appartements neufs, mêmes écoles, mêmes filtres des soi-disant mêmes réalités, pensée unique atelée à la terreur de l'état, et l'adoration du chef. On sentait bien que c'était une caricature, mais on s'en sentait proches. Les discours s'embrouillaient. J'étais effaré de la complicité de mes camarades. Et perturbé par l'idée que celle-ci n'était peut-être que de l'ignorance, du suivisme, de l'inconsistance, du détachement. Mes compatriotes s'appropriaient les mots à grande vitesse, ne les mâchaient pas et les avalaient aussitôt. Les logiques, les tournures, les évidences, maigrissaient l'actualité nourrie de faits sordides, on appelait déjà cela l'actualité. L'actualité, c'est à dire ce qui est actuel, commun à tous, énoncé comme synonyme de "réalité". C'est à dire que les faits divers étaient promus à la gloire, on gouvernait comme des pompiers, les faits divers devenaient affaire d'état. On vit aujourd'hui, en flux tendu, dans cet univers-là. Bien plus inconscients, collectivement, qu'à l'époque, c'est devenu le sens commun. Les outils médiatiques sont devenus plus fort que la voix du peuple et celui-ci se couche ou se radicalise, ce qui ne vaut pas mieux pour le dialogue. Les figures médiatiques, et une convaincante majorité, relayent les mèmes, les archétypes et, coups de langues sur cervelles-éponges, on dévoile ce qui est censément tapi au fin fond de nous-mêmes: une haine radicale de soi transposée sur la figure de l'autre. A l'époque, il ne fallait pas trop de détachement pour se rendre compte de la supercherie. Les termes étaienty neufs, les tournures aussi, le marketting politique était en voie de massification, mais on faisait encore de la politique à papa. Lire suffisait, entendre, sans le moindre intérêt personnel à l'horizon, ce qui se disait, les manières décomplexées de racismes ordinaires, pour comprendre ce qui était en jeu. Au vu du panurgisme qui suivi, c'est à croire qu'on est pas tant que cela, éveillés. Le sentiment d'impuissance individuelle à agir collectivement, le besoin de déchiffrer, le cri, me faisaient écrire. Je venais à peine de finir ma période lettres enflammées à jolies biches, car si écrire ne sert pas d'abord à cela, cela ne sert à rien. Je n'avais pas vingt ans et le mur de Berlin venait de tomber. J'en avais ramené des morceaux qui trônaient sur ma cheminée comme les restes d'un monde qui pour nous venait de mourir. David, Ali, Dominique, Charlotte, Sara, Barbara... Nous voulions y croire, aux fraternités, aux solidarités, à la fin des ségrégations, des frontières. Chaque jour amenait son lot de peuples libérés du satlinisme. Et, chaque jour, l'on s'enfonçait en une complexité toujours plus manifeste qui nous réjouissait, c'est là que le monde muta sec. Il ne l'avait pas fait depuis quarante ans de façon si flagrante.

19.10.2006

Aglaee

glaglagli gli gli glaglaglu c'est cela glu.

14.09.2006

Ses trésors comestibles I

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La beauté terrifiante et comestible de son buste, la transparence de son visage nu, l'imagination impassible de sa toison idolâtre, la soupente sismique de ses reins, la magie majuscule de son cul, l'inéluctabilité de ses chevilles de cristal, la sincérité de ses jambes mandarines, tous les avatars de son être physique me pénétraient en oppressant les pores de mon esprit d'infortune. Sa bouche s'offrit comme le cénacle des eaux torrides de mon fleuve primitif. Elle était la précision de mes sens, l'exquise extase d'une extinction primordiale à laquelle elle donnait la vie. Elle était l'enchanteresse qui dilaterait les feux de mon inconséquence. Elle parcourrait mes forêts capricieuses, les dompterait et les remodèlerait selon ses formes incandescentes. Elle était un grouillement impromptu et loquace qui filtrait mes orgasmes pour les rendre fluides et sans frontières. Elle était la dérobade, la cavalcade gloutonne et aventureuse, le portail ciselé gracieusement et feuilleté de vents furieux que jamais jusqu'à présent je n'eus le courage d'enjamber. Elle était cet espoir incisif dont le galop faquin et ombrageux foulait mes refus de bonheur. Bonheur que je refusais systématiquement à toutes celles qui avaient pris sa place avant elle, "sa" place que je lui réservais sans la connaître. Je savais. Je suis prêt. J'ai déposé le fardeau. J'en délègue la charge à ceux qui refusent de comprendre l'irrévocabilité de la cruauté et sa filiation avec la jouissance.
pierre duys --------------------------------------------- peinture: Sandra Bonnel --------------------------------------------- Lire la deuxième partie ---------------------------------------------

13.09.2006

Lueurs et fanaisons

Je me souviens, j’avais dix ans, ma grand-mère m’a dit: tu es un rêveur. Je me suis demandé si je rêvais la nuit et j’ai répondu que oui. Je me souviens très bien m’être demandé si c’était péjoratif, d’être un rêveur. Je me souviens avoir eu la réponse très vite. Je me souviens avoir pensé qu’on a tous le même âge mais pas en même temps. Je me souviens, le Bois de la Cambre, le lac, pendu par les bras à cette branche basse grasse comme six cuisses, je me suis dit : c’est mon anniversaire, j’ai dix-sept ans, je ne ferai rien avant trente-cinq; je me souviens, je me suis dit : si tu te lances dans cet état dans la vie, tu vas te perdre, tu ne comprends pas, on ne fait rien sans comprendre. Je dois avant tout comprendre. Sept ans plus tard, m’intéressant à l’étymologie du mot «comprendre», je comprends. Depuis, je transporte et je remets en forme des ondes que je transmets, comme je peux. Je me souviens d’années complètement dingues. Chaque instant, et ce n’est pas une façon de dire, chaque instant je me souviens que je vais mourir. Au même moment je me souviens qu’on ne peut que vivre ensemble. Tous mes mois et tous vos vous. Je me souviens que j’aurais pu être une hirondelle. Je me souviens que je vivrai avec la rondelle... en fuite. Je me souviens de cette vieillesse. Je me souviens que je fuis. Je me souviens qu’arpenter le monde est tout ce qu’il y a à faire, pour me charger. Je n’oublie jamais de déposer les valises qui ne sont pas les miennes. Je suis ce relais. Je me souviens m’être pris successivement pour une éponge, une décharge, une poubelle, un sac, une mante, un cinéaste, des nuées, mon fauteuil, un pré, des choses invisibles; et je me souviens que j’oublie. Je me souviens pourquoi j’écris. Je me souviens de tout ce temps. Je comprends que j’ai du temps, c’est ma richesse. Je me souviens que je mourrai la plume à la main. Je me souviens de transes. Je me souviens de ma peau sans failles. Je me souviens de mon corps liquide. Je me liquéfie dans mes images. J’aime les arbres. Je les mange, ils me mangent. Je me souviens de mon enterrement sous cet arbre. Je suis ce rêveur d'arbres. Je me souviens de ma grand-mère. Je me souviens de mes femmes. Je me rêve, je rêve chacune de mes molécules, chacun des quarks, mes spins en fête; je me recompose. Je me souviens de ta psychose. Je me souviens que Théo, tout effort tendu vers ce but, cherchait à se tuer et n’y arrivait pas. Je me souviens que finalement… Je me souviens de toutes mes petites morts. Je me souviendrai que j’ai écrit ces lignes lors de la demi-finale de la coupe du monde de la FIFA, en 2006, et la France obtient un penalty. Je me souviendrai de tous ces termes guerriers. Je me souviendrai que cette face-là de vous m’écoeure parce que j’ai réussi à la mettre, en moi, en veilleuse et je me souviens que ce ne fut pas facile. Je me souviens que je fus éduqué comme un guerrier. Je me souviens que mon père est un con. Je me souviens qu’il ne fait même pas ce qu’il peut. Je me souviens que l’on peut se construire a contrario. Je me souviens que, en ce sens, je lui dois énormément. Zinédine va tirer, Ricardo face à Zinédine qui prend son élan et le Français marque. Les gens alentours, les rues, les jardins, le quartier gueule comme une troupeau de porcs qu’on égorge. Je me souviens de ne surtout pas succomber à la tentation de le faire. LA France va mieux, dit la radio. Je me souviens que tout ceci est vraiment limite. Je me souviendrai des morts, des blessés, des poignardés, des éventrés, des empalés, penauds dans les hôpitaux après le match, je me souviendrai de ce policier qui parle de zone d’anarchie et de non droit, de bandes et de guérillas urbaines qui profitent de l’hystérie collective pour fondre sur la ville. Je me souviens qu’on se trompe sur tout. Je me souviens aussi qu’on fait ce qu’on peut, sans doute. Je me souviens qu'on flatte toujours la porcine du gros couillon. Je sais que faire autrement est hors la conception de jouir immédiatement. On est là pour combien de temps? Eux aussi en veulent leur part. Je me souviens, vaguement, de mon instinct de prédation. Je me souviens, je prends une seconde feuille blanche et les Portugais attaquent. Les Français résistent mais ils vont leur faire la peau, un coup de canon de Henry. Les Portugais sont très provocateurs, le radioman beugle qu’il n’y a rien du tout, le Portugais est tricheur et il essaie encore et encore. Les Français dégagent n’importe comment et ils ont raison, ils ont l’air serein, la radio serine, elle a horreur des blancs. Je me souviendrai qu’en cet instant j’écris, que cela coule comme l’eau sous le rocher et que tout se mélange pour s’ordonner, là, je pourrais m’appuyer sur n’importe quoi pour dire ma pensée, il n’est plus question d’inspiration, il est question d’être. Je n’ai pas besoin d’être inspiré. Je me parle. Les phrases forment la différence entre ce qui sera écrit, ou non, et le fait d’être assis, plume en main, occupé à écrire ou non. Je me souviens du temps pour en arriver là. Je me souviens qu’écrire c’est former le monde qui par moi se représente. Je me souviens qu’exister c’est cela : se donner le choix, la volonté, la faculté, d’accéder instantanément au tout, ce tout qui est le monde en moi. Attention, Ronaldo c’est un comédien, toujours ces journalistes vedettes, têtes de gondole d’un marché de dupes dopées, de paysans milliardaires, de fils de putes d’assassins de nationalistes de merde, une orgie du désespoir; Ronaldo c’est un comédien, tout ce que vous voulez, mais cela reste un très très grand joueur, dit le commentateur. Coup franc direct, non, c’est un corner. Je me souviendrai que j’écris. Je me souviendrai qu’ils ont dit que l’arbitrage fut absolument parfait et que c’est important les arbitres et qu’il faut les respecter et les honorer, il faut citer leur nom. Et cela repart maintenant. Migule dégage très loin en profondeur pour donner de l’air à la défense. Je me souviens que j’ai deux têtes, un bras –le bras vengeur de l’écrivain- et quelques jambes tout de même. Je me souviens que mes sexes portent le tout, nonchalament et sans surprises. Je me souviens avoir été un Indien et que cela me reprend de temps en temps. Je me souviens avoir délibérément et définitivement choisi de ne pas être ce que vous appelez normal. Je me souviens de la traversée. Quitter sans peine votre rive plate. Je me souviens des vents, de la houle, je me souviens de la nasse, des tasses, des rafales dans ma gueule, je me souviens de ce type avec un flingue dans ma bouche. Je me souviens que c’est lui, avec toute sa haine, qui a fait le plus pour moi en ce monde. Je me souviens de ses grimaces, je me souviens de son odeur, je me souviens qu’il ne me faisait pas peur et je me souviens de l’avoir vu se battre contre lui-même pour me tuer. Je me souviens avoir souri. Je me souviens de ce coup de pied dans son ventre, je me souviens de sa face rouge sur le trottoir, je me souviens n’avoir pas hésité à le tuer, je me souviens de cette sérénité du choix. Et Zidane tire, c’est du nanan. Je me souviens avant, c’était l’échauffement. Je me souviens que je consignais dans un agenda noir le nombre de pétards, mes additions annuelles, ma consommation. Je me souviens de l’addiction. Je me souviens que je ne voyais rien et je sais maintenant que je vois. Je te vois et je sais, je vois ton visage et tes traits et je sais ta vie, je vois tes mains, je sens ton sexe et je sens ton être, je vois. Je me souviens de ce chemin pour devenir voyant. Je me souviens de ce poème qui me délivra de votre emprisonnement volontaire, je me souviens que la politique est surtout une question personnelle, c’est cette question de l’embrigadement des mœurs, le façonnage des personnalités, les moules qui nous éduquent. Je me souviens qu’on n’a pas essayé de m’apprendre ni à penser, ni à aimer, ni à être, mais à calculer et à écrire, et j’en vois le résultat. Je me souviens que le terme « consommer » m’a toujours fait marrer, et il le fait encore. Je suis ours et je suis hirondelle. Je mange les arbres et ils me mangent. Avant, c’était l’échauffement. Mais je vais devoir arrêter mes virgules lancées sur vos occiputs. Je me souviens de ce chemin du sens. Je me souviens que je déteste par dessus tout la poésie qui ne dit rien. Je me souviens que ceux qui alignent les mots pour se faire reluire la rampe me désespèrent. Je me souviens de tout ce mal que font les victimes de psychoses morbides à la joie de ce que l’art procure en réalité. Je me souviens d’avoir vu des tas de pseudo peintres, de pseudo poètes, de pseudo musiciens, rongés par le besoin d’être mais n’étant pas prêts à endosser les responsabilités des mouvements à opérer en eux pour y parvenir. Je me souviens que tu ne créeras rien de concret avant de t’être débarrassé de ce toi qu’on t’a construit pour toi, ce toi, ce toit, cette merde futile, je me souviens que pour te trouver tu dois boire l’océan jusqu’à n’être que cette infime mouette à l’aile brisée accrochée à cette planchette pourrie, et là te demander si tu aimes ou non. Te rendre compte que la réponse ne dépend que de toi. Être prêt à tout abandonner et foutre ta chair en liasses, la déposer n’importe où, partir pour se rendre à soi. Je me souviens avoir fait cela et n’avoir été qu’un salaud tout ce temps, tout ce mal que je faisais avant d’être voyant, cette caméra, ce regard qui peu à peu s’extrait de ton crâne et te rend tes actes, tes attitudes, tes grimaces, visibles. Je me souviens de ce traité, le Traité de dédoublement personnel. Je me souviens qu’il y a une issue, que c’est la seule, qu’elle est vivifiante et qu’on en bave. Je me souviens avoir abandonné tout. Je n’ai plus peur de rien. Le ciel est rouge, j’écris au bic, je suis en vie. Je me souviens du sourire de la Lune, de son regard triste, ses pleurs en fuite à la poursuite du soleil. Lâche, lâche mon petit gars, sur la Toile, tes petites crottes. Surtout ne pas paraître. Nous sommes quoi ? Une centaine à nous lire. C’est un miracle.

10.08.2006

Désapprendre à renoncer

"La jeunesse se forge autour d’idéaux, de justice, de générosité, de partage, d’aventure, de protection de notre planète. Tout se passe comme si notre société et notre système éducatif s’efforçaient de nous faire abandonner ces idéaux au profit d’un principe de réalité, qui est en fait un principe de fatalité. Notre engagement, dans le milieu associatif, dans les associations non gouvernementales, dans l’économie solidaire, dans le développement est là pour vous dire: ne vous laissez pas impressionner par tous ceux qui veulent vous détourner de vos idéaux à coup de «ce n’est pas possible», «ce n’est pas réaliste» ou «de toute façon, c’est comme cela». Le vrai principe de réalité n’est pas de tourner le dos aux difficultés de ce monde mais de les affronter, d’agir selon sa conscience, de prendre les risques qui valent la peine d’être vécus. Désapprenez à renoncer." Martin Hirsch, entre autres président de Emmaüs France. (glané sur Résistances, aujourd'hui comme hier)

26.07.2006

Le marxisme et l'Occident vus par un chef indien

TOUJOURS LA MEME RENGAINE
neuvième partie

lire depuis le début

Par Russel Means

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Il y a une autre voie. C'est la voie traditionnelle lakota et les voies des autres peuples amérindiens. C'est la voie qui sait que les êtres humains n'ont pas le droit de dégrader la terre mère, qu'il y a des forces au-delà de tout ce que l'esprit occidental a conçu, que les hommes doivent être en harmonie avec toutes les relations entre les êtres et les choses et que celles-ci éliminent éventuellement la disharmonie. Avec une vision emphatique et déséquilibrée des hommes par les hommes, l'arrogance occidentale d'agir comme s'ils étaient au-delà de la nature de toutes choses et de leurs relations entre elles peut seulement aboutir à un déséquilibre total et à un réajustement qui obligera les hommes arrogants à baisser leurs caquets et leur donnera un avant-goût de cette réalité par-delà leur contrôle et restaurera l'harmonie. Il n'y a pas place pour une théorie révolutionnaire dans cette résolution des choses, c'est au-delà des possibilités humaines. Les peuples «naturels» de celte planète le savent et ne théorisent pas là-dessus. La théorie est une abstraction, notre connaissance est réelle.

Ramenée à ses propositions de base, la croyance occidentale incluant la nouvelle croyance en la scicnce -équivaut en une foi en un homme naturellement bon. L'Occident a toujours cherché un messie, que ce soit en l'homme Jésus-Christ, en l'homme Karl Marx, ou l'homme Albert Einstein. Les Amérindiens savent que c'est totalement absurde. Les êtres humains sont les plus faibles de toutes les créatures, si faibles que d'autres créatures sont prêtes à leur donner leur chair pour qu'ils puissent vivre.

Mais la rationalité est une malédiction à partir du moment où elle conduit des humains à oublier l'ordre naturel des choses, à un point tel qu'aucunc aulre créature ne le fait. Un loup n'oublie jamais sa place dans l'ordre naturel. Les Indiens peuvent l'oublier parfois. Les Occidentaux s'emparent de la viande comme d'un simple dû et considèrent le cerf comme être inférieur. Après tout, les Occidentaux se considèrent eux-mêmes tout-puissants comme des dieux par leur rationalisme et leur science. Tout-puissant est l'Etre suprême, tout le reste doit être inférieur. Ainsi la capacité occidentale de créer des déséquilibres ne connait pas de limites.

Toute la tradition de la pensée occidentale, marxisme inclus, a conspiré pour braver l'ordre naturel de toute chose. La terre-mère a été insultée, les forces naturelles ont été offensées, et cela ne peut pas continuer toujours, aucune théorie ne peut rien y changer. La terre-mère va exercer des représailles, l'environnement global va réagir et les offenseurs seront éliminés. Les choses suivent le cercle. Retour au point de départ. Cela est révolution. C'est la prophétie de mon peuple, du peuple Hopi et de tous les autres peuples sensés.

Les Amérindiens ont essayé d'expliquer cela aux Occidentaux durant des siècles. Mais, comme je l'ai dit auparavant, ceux-ci ont fait la preuve qu'ils étaient incapables d'écouter. L'ordre naturel vaincra et les offenseurs seront à nouveau éliminés. Les cerf meurent lorsqu'ils brisent l'équilibre en surpeuplant une région donnée. Il n'y a qu'une question de temps avant que ce que les Occidentaux appellent «une catastrophe majeure des proportions globales» ne survienne. Ce sera la fonction des peuples amérindiens, de tous les «naturels» de survivre. Une partie de notre lutte pour la survie est de résister. Nous résistons, non pas pour renverser un gouvernement ou pour prendre le pouvoir politique, mais parce qu'il est naturel de résister à l'extermination, de survivre... Nous ne voulons pas le pouvoir dans les institutions des Blancs, nous voulons que celles-ci disparaissent. Cela est révolution.

Les Indiens maintiennent les relations avec ces réalités, les prophéties, les traditions de nos ancêtres. Nous apprenons de nos anciens, de la nature, des forces naturelles. Et lorsque la catastrophe sera passée, nous, Indiens, nous serons toujours là pour habiter ce continent. Cela me soucie peu si c'est seulement une poignée d'Indiens dans les Andes, le peuple amérindien survivra et l'harmonie sera rétablie. Cela est révolution. (à suivre)

in. La Revue du M.A.U.S.S.
(Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales)
1990

15.07.2006

Le marxisme et l'Occident vus par un chef indien

TOUJOURS LA MEME RENGAINE
huitième partie

lire depuis le début

Par Russel Means

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Arrivé à ce point de mon exposé, j'ai pensé m'arrêter et je me suis demandé si je ne suis pas trop sévère. Le marxisme est important dans l'histoire de l'humanité. Est-ce que cette histoire correspond à mes observations? Je regarde l'industrialisation de l'Union soviétique depuis 1920 et je constate que les marxistes ont fait ce que la «révolution industrielle» anglaise a mis trois cents ans à faire; et les marxistes l'ont fait en soixante ans. Je constate que le territoire de l'URSS renfermait un grand nombre de communautés traditionnelles et qu'elles ont été amenées à laisser la place aux usines. Les Soviétiques en appellent à la «question nationale», la question de savoir si les peuples traditionnels ont le droit d'exister en tant que peuples, et ils ont décidé que la disparition de ces peuples était un sacrifice acceptable face aux nécessités de l'industrie. J'observe la Chine et je constate la même chose. Je regarde le Vietnam et j'y vois des marxistes imposant un système industriel et déracinant les peuples montagnards indigènes.

J'entends un scientifique soviétique célèbre dire que lorsque l'uranium sera épuisé, des alternatives seront découvertes. Je vois les Vietnamiens remettant en fonction une centrale nucléaire abandonnée par l'armée américaine. Est-ce qu'ils l'ont démantelée et détruite? Non, ils l'utilisent. Je constate que la Chine procède à des essais atomiques, développe des réacteurs nucléaires, prépare un programme spatial pour coloniser et exploiter les planètes de la même manière que les Européens ont colonisé et exploité ce continent. C'est toujours la même rengaine, mais peut-être avec un ryhme plus rapide à présent.

La déclaration du scientifique soviétique est très intéressante. Est-ce qu'il sait ce que sera cette source d'énergie alternative? Non, il a simplement confiance, la science trouvera une solution. J'entends des marxistes révolutionnaires déclarer que la destruction de l'environnement, la pollution, les radiations, tous ces phénomènes seront contrôlés. Et je les vois agir conformément à leurs dires. Est-ce qu'ils savent comment ces phénomènes seront contrôlés? Non, ils ont simplement confiance. Quelle en est leur connaissance? Confiance! La science trouvera un solution. Cette croyance a toujours été une quasi-religion en Europe. La science est devenue la nouvelle religion occidentale pour capitalistes et marxistes réunis, ils sont vraiment inséparables, ils ne sont que parties et produits de la même culture. Ainsi, les marxistes, à la fois en théorie et en pratique, demandent aux peuples non occidentaux d'en finir tout à la fois avec leurs valeurs, leurs traditions, leur existence culturelle. Nous serons tous des «accros» à la science industrielle dans la société marxiste. Je ne crois pas que c'est le capitalisme lui-même qui est responsable de la situation suivant laquelle nous avons été déclarés «sacrifice national». Non, c'est la tradition de pensée occidentaie, la culture occidentale elle-même, qui sont responsables. Le marxisme n'est que la continuation la plus récente de cette tradition et non une solution à cette tradition. S'allier avec le marxisme équivaut à s'allier avec les mêmes forces qui nous déclarent «coût» acceptable. (à suivre)

in. La Revue du M.A.U.S.S.
(Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales)
1990